{"id":14881,"date":"2017-05-13T13:05:53","date_gmt":"2017-05-13T13:05:53","guid":{"rendered":"https:\/\/chartedefontevraultprovidentialisme.wordpress.com\/?p=14881"},"modified":"2017-05-13T13:05:53","modified_gmt":"2017-05-13T13:05:53","slug":"discours-dandre-malraux-en-lhonneur-de-jeanne-darc-a-rouen-le-30-mai-1964","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/2017\/05\/13\/discours-dandre-malraux-en-lhonneur-de-jeanne-darc-a-rouen-le-30-mai-1964\/","title":{"rendered":"Discours d&#8217;Andr\u00e9 Malraux en l&#8217;honneur de Jeanne d&#8217;Arc \u00e0 Rouen le 30 mai 1964"},"content":{"rendered":"<h2 class=\"date-header\">Jeanne 2017<\/h2>\n<div class=\"date-posts\">\n<div class=\"post-outer\">\n<div class=\"post hentry uncustomized-post-template\">\n<div class=\"post-header\"><\/div>\n<div id=\"post-body-2554927415732453791\" class=\"post-body entry-content\">\n<div class=\"separator\"><a href=\"https:\/\/chartedefontevraultprovidentialisme.files.wordpress.com\/2017\/05\/bf2e9-jeanne_banniere_site.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/chartedefontevraultprovidentialisme.files.wordpress.com\/2017\/05\/bf2e9-jeanne_banniere_site.png?w=300\" width=\"600\" height=\"120\" border=\"0\" \/><\/a><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h4><span style=\"color:#ff00ff;\">Marcher dimanche 14 mai 2017 \u00a0en souvenir de Jeanne d&#8217;Arc pour le salut de la France nous rappellera que la fortune sourit aux audacieux (Chinon, Orl\u00e9ans) et qu&#8217;<i>aux \u00e2mes bien n\u00e9es, la valeur n&#8217;attend point le nombre des ann\u00e9es<\/i> ! Jeanne d&#8217;Arc n&#8217;a pas dix-huit ans quand elle monte \u00e0 l&#8217;\u00e9chelle de la barbacane des Tourelles. Dunois, le b\u00e2tard d&#8217;Orl\u00e9ans qui commande \u00e0 l&#8217;arm\u00e9e a 26 ans et d\u00e9j\u00e0 des victoires. L&#8217;histoire de France est satur\u00e9e de jeunesse, les rois bien s\u00fbr (sauf les derniers au profil de notaires), et bon nombre d&#8217;acteurs politiques importants. <\/span><\/h4>\n<h4><span style=\"color:#ff00ff;\">A titre d&#8217;exemple, le 14 juillet 1789, Saint-Just a 21 ans, Danton 29 ans, Robespierre 31 ans, Louis XVI 34 ans, Marie-Antoinette 33 et Louis-Philippe d&#8217;Orl\u00e9ans 42 ! Le 10 ao\u00fbt 1792, le lieutenant d&#8217;artillerie qui devise \u00e0 la taverne en contemplant l&#8217;\u00e9meute des Tuileries n&#8217;a pas encore 23 ans ! C&#8217;est la R\u00e9publique embourgeois\u00e9e qui nous a apport\u00e9 la g\u00e9rontocratie, la R\u00e9publique d\u00e9bilit\u00e9e en soins palliatifs ! Le pr\u00e9sident Macron marque-t-il l&#8217;arr\u00eat ? L\u00e0 n&#8217;est pas la question, il a presque l&#8217;\u00e2ge de Napol\u00e9on III.<\/span><\/h4>\n<p><span style=\"color:#ff6600;\">\u00a0 Cette ann\u00e9e pour la Jeanne, Royal-Artillerie fait donner du gros calibre. Pour notre distingu\u00e9 lectorat, voici le fameux discours d&#8217;Andr\u00e9 Malraux donn\u00e9 \u00e0 Rouen le 30 mai 1964, les plus anciens sauront l&#8217;imaginer dans sa voix s\u00e9pulcrale :<\/span><\/p>\n<blockquote class=\"quota\">\n<div class=\"separator\"><a href=\"https:\/\/chartedefontevraultprovidentialisme.files.wordpress.com\/2017\/05\/093b7-joanofarc.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/chartedefontevraultprovidentialisme.files.wordpress.com\/2017\/05\/093b7-joanofarc.jpg?w=233\" width=\"248\" height=\"320\" border=\"0\" \/><\/a><\/div>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Vous avez bien voulu, Monsieur le Maire,<\/span><\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"quota\"><p><span style=\"color:#008000;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0me demander d\u2019assurer ce que le plus grand po\u00e8te de cette ville,[1] qui fut aussi l\u2019un des plus grands po\u00e8tes du monde, appelait un triste et fier honneur, celui de reprendre ce que j\u2019ai dit, il y a quelques ann\u00e9es, \u00e0 Orl\u00e9ans, de Jeanne d\u2019Arc victorieuse et de rendre hommage en ce lieu, illustre par le malheur, \u00e0 Jeanne d\u2019Arc vaincue, \u00e0 la seule figure de notre histoire sur laquelle se soit faite l\u2019unanimit\u00e9 du respect. <\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">La r\u00e9surrection de sa l\u00e9gende est ant\u00e9rieure \u00e0 celle de sa personne, mais, aventure unique ! la tardive d\u00e9couverte de sa personne n\u2019affaiblit pas sa l\u00e9gende, elle lui donne son supr\u00eame \u00e9clat. Pour la France et pour le monde, la petite s\u0153ur de saint Georges devint Jeanne vivante par les textes du proc\u00e8s de condamnation et du proc\u00e8s de r\u00e9habilitation : par les r\u00e9ponses qu\u2019elle fit ici, par le rougeoiement sanglant du b\u00fbcher.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Nous savons aujourd\u2019hui qu\u2019\u00e0 Chinon, \u00e0 Orl\u00e9ans, \u00e0 Reims, \u00e0 la guerre et m\u00eame ici, sauf peut-\u00eatre pendant une seule et atroce journ\u00e9e, elle est une \u00e2me invuln\u00e9rable. Ce qui vient d\u2019abord de ce qu\u2019elle ne se tient que pour la mandataire de ses voix : \u00ab Sans la gr\u00e2ce de Dieu je ne saurai que faire \u00bb. On conna\u00eet la sublime cantil\u00e8ne de ses t\u00e9moignages de Rouen : \u00ab La premi\u00e8re fois, j\u2019eus grand-peur. La voix vint \u00e0 midi ; c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9, au fond du jardin de mon p\u00e8re\u2026 Apr\u00e8s l\u2019avoir entendue trois fois, je compris que c\u2019\u00e9tait la voix d\u2019un ange&#8230; Elle \u00e9tait belle, douce et humble ; et elle me racontait la grande piti\u00e9 qui \u00e9tait au royaume de France\u2026 Je dis que j\u2019\u00e9tais une pauvre fille qui ne savait ni aller \u00e0 cheval ni faire la guerre\u2026 Mais la voix disait : \u00ab Va, fille de Dieu\u2026 \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Certes Jeanne est f\u00e9mininement humaine. Elle n\u2019en montre pas moins, quand il le faut, une incomparable autorit\u00e9. Les capitaines sont exasp\u00e9r\u00e9s par cette \u00ab p\u00e9ronnelle qui veut leur enseigner la guerre \u00bb (La guerre ? les batailles qu\u2019ils perdaient, et qu\u2019elle gagne&#8230;) Qu\u2019ils l\u2019aiment, qu\u2019ils la ha\u00efssent, ils retrouvent dans son langage le \u00ab Dieu le veut \u00bb des Croisades. Cette fille de dix-sept ans, comment la comprendrions-nous si nous n\u2019entendions pas, sous sa merveilleuse simplicit\u00e9, l\u2019accent incorruptible avec lequel les proph\u00e8tes tendaient vers les rois d\u2019Orient leurs mains mena\u00e7antes, et leurs mains consolantes vers la grande piti\u00e9 du royaume d\u2019Isra\u00ebl ?<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Avant le temps des combats, on lui demande : \u00ab Si Dieu veut le d\u00e9part des Anglais, qu\u2019a-t-il besoin de vos soldats ? \u00bb <\/span><br \/>\n<span style=\"color:#008000;\">&#8211; \u00ab Les gens de guerre combattront, et Dieu donnera la victoire. \u00bb <\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Ni saint Bernard ni saint Louis n\u2019eussent mieux r\u00e9pondu. Mais ils portaient en eux la chr\u00e9tient\u00e9, non la France.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Et \u00e0 quelques pas d\u2019ici, seule devant les deux questions meurtri\u00e8res : \u00ab Jeanne \u00eates-vous en \u00e9tat de gr\u00e2ce ? \u00bb <\/span><br \/>\n<span style=\"color:#008000;\">&#8211; \u00ab Si je n\u2019y suis, Dieu veuille m\u2019y mettre ; si j\u2019y suis, Dieu veuille m\u2019y tenir ! \u00bb ; <\/span><br \/>\n<span style=\"color:#008000;\">et surtout la r\u00e9ponse illustre : \u00ab Jeanne, lorsque saint Michel vous apparut, \u00e9tait-il nu ? \u00bb <\/span><br \/>\n<span style=\"color:#008000;\">&#8211; \u00ab Croyez-vous Dieu si pauvre, qu\u2019il ne puisse v\u00eatir ses anges ? \u00bb<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Lorsqu\u2019on l\u2019interroge sur sa soumission \u00e0 l\u2019Eglise militante, elle r\u00e9pond, troubl\u00e9e mais non h\u00e9sitante : \u00ab Oui, mais Dieu premier servi !\u00bb. Nulle phrase ne la peint davantage. En face du dauphin, des pr\u00e9lats ou des hommes d\u2019armes, elle combat pour l\u2019essentiel : depuis que le monde est monde, tel est le g\u00e9nie de l\u2019action. Et sans doute lui doit-elle ses succ\u00e8s militaires. Dunois dit qu\u2019elle disposait \u00e0 merveille les troupes et surtout l\u2019artillerie, ce qui semble surprenant. Mais les Anglais devaient moins leurs victoires \u00e0 leur tactique qu\u2019\u00e0 l\u2019absence de toute tactique fran\u00e7aise, \u00e0 la seule com\u00e9die h\u00e9rit\u00e9e de Cr\u00e9cy \u00e0 laquelle Jeanne mit fin. Les batailles de ce temps \u00e9taient tr\u00e8s lourdes pour les vaincus ; nous oublions trop que l\u2019\u00e9crasement de l\u2019arm\u00e9e anglaise \u00e0 Patay fut de la m\u00eame nature que celui de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise \u00e0 Azincourt. Et le t\u00e9moignage du duc d\u2019Alen\u00e7on interdit que l\u2019on retire \u00e0 Jeanne d\u2019Arc la victoire de Patay puisque, sans elle, l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise se f\u00fbt divis\u00e9e avant le combat, et puisqu\u2019elle seule la rassembla&#8230;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">C\u2019\u00e9tait en 1429 &#8211; le 18 juin !<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Dans ce monde o\u00f9 Isabeau de Bavi\u00e8re avait sign\u00e9 \u00e0 Troyes la mort de la France en notant seulement sur son journal l\u2019achat d\u2019une nouvelle voli\u00e8re, dans ce monde o\u00f9 le dauphin doutait d\u2019\u00eatre dauphin, la France d\u2019\u00eatre la France, l\u2019arm\u00e9e d\u2019\u00eatre une arm\u00e9e, elle refit l\u2019arm\u00e9e, le roi, la France.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Il y avait plus rien : soudain il y eut l\u2019espoir et par elle, les premi\u00e8res victoires qui r\u00e9tablirent l\u2019arm\u00e9e.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Puis par elle, contre presque tous les chefs militaires, le sacre qui r\u00e9tablit le roi. Parce que le sacre \u00e9tait pour elle la r\u00e9surrection de la France, et qu\u2019elle portait la France en elle de la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019elle portait sa foi.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Apr\u00e8s le sacre, elle est \u00e9cart\u00e9e, et commande la s\u00e9rie des vains combats qui la m\u00e8neraient \u00e0 Compi\u00e8gne pour rien, si ce n\u2019\u00e9tait pour devenir la premi\u00e8re martyre de la France.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Nous connaissons tous son supplice. Mais les m\u00eames textes qui peu \u00e0 peu d\u00e9gagent de la l\u00e9gende son image v\u00e9ritable, son r\u00eave, ses pleurs, l\u2019efficace et affectueuse autorit\u00e9 qu\u2019elle partage avec les fondatrices d\u2019ordres religieux, ces m\u00eames textes d\u00e9gagent aussi, de son supplice, deux des moments les plus path\u00e9tiques de l\u2019histoire universelle de la douleur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Le premier est la signature de l\u2019acte d\u2019abjuration qui reste d\u2019ailleurs myst\u00e9rieux. La comparaison du court texte fran\u00e7ais avec le tr\u00e8s long texte latin qu\u2019on lui faisait signer proclamait l\u2019imposture. Elle signe d\u2019une sorte de rond, bien qu\u2019elle ait appris \u00e0 signer Jeanne. \u00ab Signez d\u2019une croix ! \u00bb lui ordonne-t-on. Or, il avait nagu\u00e8re \u00e9t\u00e9 convenu entre elle et les capitaines du Dauphin, que tous les textes de mensonge, tous les textes impos\u00e9s, auxquels leurs destinataires ne devaient pas ajouter foi, seraient marqu\u00e9s d\u2019une croix. Alors, devant cet ordre qui semblait dict\u00e9 par Dieu pour sauver sa m\u00e9moire, elle tra\u00e7a la croix de jadis, en \u00e9clatant d\u2019un rire insens\u00e9&#8230;<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Le second moment est sans doute celui de sa plus affreuse \u00e9preuve. Si, tout au long du proc\u00e8s, elle s\u2019en remit \u00e0 Dieu, elle semble avoir eu, \u00e0 maintes reprises, la certitude qu\u2019elle serait d\u00e9livr\u00e9e. Et peut-\u00eatre, \u00e0 la derni\u00e8re minute, quand sonnaient des cloches comme celles qui sonnent maintenant, esp\u00e9ra-t-elle qu\u2019elle le serait sur le b\u00fbcher. Car la victoire du feu pouvait \u00eatre la preuve que ses voix l\u2019avaient tromp\u00e9e. Elle attendait, un crucifix fait de deux bouts de bois par un soldat anglais pos\u00e9 sur sa poitrine, le crucifix de l\u2019\u00e9glise voisine \u00e9lev\u00e9 en face de son visage au-dessus des premi\u00e8res fum\u00e9es. (Car nul n\u2019avait os\u00e9 refuser la croix \u00e0 cette h\u00e9r\u00e9tique et \u00e0 cette relapse&#8230;) Et la premi\u00e8re flamme vint, et avec elle le cri atroce qui allait faire \u00e9cho, dans tous les peuples chr\u00e9tiens, au cri de la Vierge lorsqu\u2019elle vit monter la croix du Christ sur le ciel livide.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Alors, depuis ce qui avait \u00e9t\u00e9 la for\u00eat de Broc\u00e9liande jusqu\u2019au cimeti\u00e8re de Terre sainte, la vieille chevalerie morte se leva dans ses tombes. Dans le silence de la nuit fun\u00e8bre, \u00e9cartant les mains jointes de leurs gisants de pierre, les preux de la Table Ronde et les compagnons de saint Louis, les premiers combattants tomb\u00e9s \u00e0 la prise de J\u00e9rusalem et les derniers fid\u00e8les du petit roi l\u00e9preux, toute l\u2019assembl\u00e9e des r\u00eaves de la chr\u00e9tient\u00e9 regardait, de ses yeux d\u2019ombre, monter les flammes qui allaient traverser les si\u00e8cles, vers cette forme enfin immobile, qui devenait le corps br\u00fbl\u00e9 de la chevalerie.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Il \u00e9tait plus facile de la br\u00fbler que de l\u2019arracher de l\u2019\u00e2me de la France. Au temps o\u00f9 le roi l\u2019abandonnait, les villes qu\u2019elle avait d\u00e9livr\u00e9es faisaient des processions pour sa d\u00e9livrance. Puis le royaume, peu \u00e0 peu, se r\u00e9tablit. Rouen fut enfin reprise. Et Charles VII, qui ne se souciait pas d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 sacr\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une sorci\u00e8re, ordonna le proc\u00e8s de r\u00e9habilitation.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">A Notre-Dame de Paris, la m\u00e8re de Jeanne, petite forme de deuil terrifi\u00e9e dans l\u2019immense nef, vient pr\u00e9senter le rescrit par lequel le pape autorise la r\u00e9vision. Autour d\u2019elle, ceux de Domr\u00e9my qui ont pu venir, et ceux de Vaucouleurs, de Chinon, d\u2019Orl\u00e9ans, de Reims, de Compi\u00e8gne\u2026 Tout le pass\u00e9 revient avec cette voix que le chroniqueur appelle une lugubre plainte : \u00ab Bien que ma fille n\u2019ait pens\u00e9, ni ourdi, ni rien fait qui ne f\u00fbt selon la foi, des gens qui lui voulaient du mal lui imput\u00e8rent mensong\u00e8rement nombre de crimes. Ils la condamn\u00e8rent iniquement et\u2026 \u00bb la voix d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e se brise. Alors Paris qui ne se souvient plus d\u2019avoir jamais \u00e9t\u00e9 bourguignonne, Paris, redevenue soudain la ville de saint Louis, pleure avec ceux de Domr\u00e9my et de Vaucouleurs, et le rappel du b\u00fbcher se perd dans l\u2019immense rumeur de sanglots qui monte au-dessus de la pauvre forme noire.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">L\u2019enqu\u00eate commence.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Oublions, ah, oublions ! le passage sinistre de ces juges combl\u00e9s d\u2019honneur, et qui ne se souviennent de rien. D\u2019autres se souviennent. Long cort\u00e8ge, qui sort de la vieillesse comme on sort de la nuit. Un quart de si\u00e8cle a pass\u00e9. Les pages de Jeanne sont des hommes m\u00fbrs ; ses compagnons de guerre, son confesseur ont les cheveux blancs. Ici d\u00e9bute la myst\u00e9rieuse justice que l\u2019humanit\u00e9 porte au plus secret de son c\u0153ur.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Cette fille, tous l\u2019avaient connue, ou rencontr\u00e9e, pendant un an. Et ils ont eux aussi oubli\u00e9 beaucoup de choses, mais non la trace qu\u2019elle a laiss\u00e9e en eux. Le duc d\u2019Alen\u00e7on l\u2019a vue une nuit s\u2019habiller quand, avec beaucoup d\u2019autres, ils couchaient sur la paille : elle \u00e9tait belle, dit-il, mais nul n\u2019e\u00fbt os\u00e9 la d\u00e9sirer. Devant le scribe attentif et respectueux, le chef de guerre tristement vainqueur se souvient de cette minute, il y a vingt-sept ans, dans la lumi\u00e8re lunaire&#8230; Il se souvient aussi de la premi\u00e8re blessure de Jeanne. Elle avait dit : \u00ab Demain mon sang coulera, au-dessus du sein \u00bb. Il revoit la fl\u00e8che transper\u00e7ant l\u2019\u00e9paule, sortant du dos, Jeanne continuant le combat jusqu\u2019au soir, emportant enfin la bastille des Tourelles. Revoit-il le sacre ? Avait-elle cru faire sacrer saint Louis ? H\u00e9las ! Mais, pour tous les t\u00e9moins, elle est la patronne du temps o\u00f9 les hommes ont v\u00e9cu selon leurs r\u00eaves et selon leur c\u0153ur, et depuis le duc jusqu\u2019au confesseur et \u00e0 l\u2019\u00e9cuyer, tous parlent d\u2019elle comme les rois mages, rentr\u00e9s dans leurs royaumes, avaient parl\u00e9 d\u2019une \u00e9toile disparue\u2026<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">De ces centaines de survivants interrog\u00e9s, depuis Hauviette de Domr\u00e9my jusqu\u2019\u00e0 Dunois, se l\u00e8ve une pr\u00e9sence famili\u00e8re et pourtant unique, joie et courage, Notre-Dame la France avec son clocher tout bruissant des oiseaux du surnaturel. Et lorsque le XIXe si\u00e8cle retrouvera ce nostalgique reportage du temps disparu, commencera, des ann\u00e9es avant la b\u00e9atification, la surprenante aventure : bien qu\u2019elle symbolise la patrie, Jeanne d\u2019Arc, en devenant vivante, acc\u00e8de \u00e0 l\u2019universalit\u00e9. Pour les protestants, elle est la plus c\u00e9l\u00e8bre figure de notre histoire avec Napol\u00e9on ; pour les catholiques, elle sera la plus c\u00e9l\u00e8bre sainte fran\u00e7aise.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Lors de l\u2019inauguration de Brasilia, il y a quatre ans, les enfants repr\u00e9sent\u00e8rent quelques sc\u00e8nes de l\u2019Histoire de France. Apparut Jeanne d\u2019Arc, une petite fille de quinze ans, sur un joli b\u00fbcher de feux de Bengale, avec sa banni\u00e8re, un grand bouclier tricolore et un bonnet phrygien. J\u2019imaginais devant cette petite R\u00e9publique le sourire boulevers\u00e9 de Michelet ou de Victor Hugo. Dans le grand bruit de forge o\u00f9 se forgeait la ville, Jeanne et la R\u00e9publique \u00e9taient toutes deux la France, parce qu\u2019elles \u00e9taient toutes deux l\u2019incarnation de l\u2019\u00e9ternel appel \u00e0 la justice. Comme les d\u00e9esses antiques, comme toutes les figures qui leur ont succ\u00e9d\u00e9, Jeanne incarne et magnifie d\u00e9sormais les grands r\u00eaves contradictoires des hommes. Sa touchante image tricolore au pied des gratte-ciel o\u00f9 venaient se percher les rapaces, c\u2019\u00e9tait la sainte de bois dress\u00e9e sur les routes o\u00f9 les tombes des chevaliers fran\u00e7ais voisinent avec celles des soldats de l\u2019an II.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Le plus mort des parchemins nous transmet le fr\u00e9missement stup\u00e9fait des juges de Rouen lorsque Jeanne leur r\u00e9pond : \u00ab Je n\u2019ai jamais tu\u00e9 personne \u00bb. Ils se souviennent du sang ruisselant sur son armure : ils d\u00e9couvrent que c\u2019\u00e9tait le sien. Il y a trois ans, \u00e0 la reprise d\u2019Antigone, la princesse th\u00e9baine avait coup\u00e9 ses cheveux comme elle et disait avec le petit profil intr\u00e9pide de Jeanne la phrase immortelle : \u00ab Je ne suis pas venue pour partager la haine, mais pour partager l\u2019amour \u00bb. Le monde reconna\u00eet la France lorsqu\u2019elle redevient pour tous les hommes une figure secourable, et c\u2019est pourquoi elle ne perd jamais toute confiance en elle. Mais dans la solitude des hauts plateaux br\u00e9siliens, Jeanne d\u2019Arc apportait \u00e0 la R\u00e9publique de Fleurus une personne \u00e0 d\u00e9faut de visage, et la myst\u00e9rieuse lumi\u00e8re du sacrifice, plus \u00e9clatante encore lorsqu\u2019elle est celle de la bravoure. Ce corps r\u00e9tract\u00e9 devant les flammes avait affreusement choisi les flammes ; pour le br\u00fbler, le b\u00fbcher dut aussi br\u00fbler ses blessures. Et depuis que la terre est battue de la mar\u00e9e sans fin de la vie et de la mort, pour tout ceux qui savent qu\u2019ils doivent mourir, seul le sacrifice est l\u2019\u00e9gal de la mort.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">\u00ab Comment vous parlaient vos voix ? \u00bb lui avait-on demand\u00e9 quand elle \u00e9tait vivante. <\/span><br \/>\n<span style=\"color:#008000;\">&#8211; \u00ab Elles me disaient &#8220;Va fille de Dieu, va fille au grand c\u0153ur\u2026&#8221; \u00bb. Ce pauvre c\u0153ur qui avait battu pour la France comme jamais c\u0153ur ne battit, on le retrouva dans les cendres, que le bourreau ne put ou n\u2019osa ranimer. Et l\u2019on d\u00e9cida de le jeter \u00e0 la Seine, \u00ab afin que nul n\u2019en f\u00eet des reliques \u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Elle avait passionn\u00e9ment demand\u00e9 le cimeti\u00e8re chr\u00e9tien.<\/span><\/p>\n<div class=\"separator\"><span style=\"color:#008000;\"><a style=\"color:#008000;\" href=\"https:\/\/chartedefontevraultprovidentialisme.files.wordpress.com\/2017\/05\/97c90-malraux.jpeg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/chartedefontevraultprovidentialisme.files.wordpress.com\/2017\/05\/97c90-malraux.jpeg?w=196\" width=\"153\" height=\"200\" border=\"0\" \/><\/a><\/span><\/div>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Alors naquit la l\u00e9gende.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">Le c\u0153ur descend le fleuve. Voici le soir. Sur la mer, les saints et les f\u00e9es de l\u2019arbre-aux-f\u00e9es de Domr\u00e9my l\u2019attendent. Et \u00e0 l\u2019aube, toutes les fleurs marines remontent la Seine, dont les berges se couvrent de chardons bleus des sables, \u00e9toil\u00e9s par les lys\u2026<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color:#008000;\">La l\u00e9gende n\u2019est pas si fausse. Ce ne sont pas les fleurs marines que ces cendres ont ramen\u00e9es vers nous, c\u2019est l\u2019image la plus pure et la plus \u00e9mouvante de France. \u00d4 Jeanne sans s\u00e9pulcre et sans portrait, toi qui savais que le tombeau des h\u00e9ros est le c\u0153ur des vivants, peu importent tes vingt mille statues, sans compter celles des \u00e9glises : \u00e0 tout ce pour quoi la France fut aim\u00e9e, tu as donn\u00e9 ton visage inconnu. Une fois de plus, les fleurs des si\u00e8cles vont descendre. Au nom de tous ceux qui sont ou qui seront ici, qu\u2019elles te saluent sur la mer, toi qui a donn\u00e9 au monde la seule figure de victoire qui soit aussi une figure de piti\u00e9 !<\/span><\/p>\n<div align=\"right\"><span style=\"color:#008000;\">Andr\u00e9 Malraux<\/span><\/div>\n<p><span style=\"color:#008000;\">[1] Corneille : \u00ab Ce triste et fier honneur m\u2019\u00e9meut sans m\u2019\u00e9branler \u00bb<\/span><\/p><\/blockquote>\n<blockquote class=\"quota\"><p><span style=\"color:#0000ff;\">http:\/\/royalartillerie.blogspot.fr\/2017\/05\/jeanne-2017.html<\/span><\/p><\/blockquote>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Jeanne 2017 &nbsp; Marcher dimanche 14 mai 2017 \u00a0en souvenir de Jeanne d&#8217;Arc pour le salut de la France nous rappellera que la fortune sourit aux audacieux (Chinon, Orl\u00e9ans) et&#8230; <a href=\"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/2017\/05\/13\/discours-dandre-malraux-en-lhonneur-de-jeanne-darc-a-rouen-le-30-mai-1964\/\">Cliquez pour lire davantage &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[26,29],"tags":[841,1355,1494,1501,1502,1511,2920,3720,3832,3849,3888,4181,4250,4416,4425,4967,5129,5880,9589,11902,12697,12234,20218,23527,24157,24905],"class_list":["post-14881","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-societe-traditionnelle","category-uncategorized","tag-andre-malraux","tag-azincourt-62310","tag-bataille-dazincourt-25-octobre-1415","tag-bataille-de-compiegne-23-mai-1430","tag-bataille-de-crecy-26-aout-1346","tag-bataille-de-patay-18-juin-1429","tag-charles-vii-de-france","tag-commune-dorleans-45000","tag-commune-de-chinon-37500","tag-commune-de-compiegne-60200","tag-commune-de-domremy-la-pucelle-88630","tag-commune-de-patay-45310","tag-commune-de-rouen-76000","tag-commune-de-troyes-10000","tag-commune-de-vaucouleurs-55140","tag-crecy-en-ponthiieu-80150","tag-danton-georges-jacques","tag-dunois-le-batard-dorleans","tag-http-royalartillerie-blogspot-fr","tag-isabeau-de-baviere","tag-jeanne-darc","tag-jerusalem","tag-president-emmanuel-macron","tag-royal-artillerie","tag-sacre-de-charles-vii-17-juillet-1429","tag-saint-just-louis-antoine-de"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14881","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=14881"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/14881\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=14881"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=14881"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/charte-fontevrault-providentialisme.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=14881"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}