Il y a 233 ans, le 21 janvier 1793 : Décapitation du roi Louis XVI (2ème partie)


– Il faudrait alors avoir plus de soin et de prévoyance, répliqua doucement l’étranger en avançant le bras vers la table et en prenant un bréviaire. Je ne pense pas que vous sachiez le latin…

Il ne continua pas, car l’émotion extraordinaire qui se peignit sur les figures des deux pauvres religieuses lui fit craindre d’avoir été trop loin. Elles étaient tremblantes et leurs yeux se remplirent de larmes.

– Rassurez-vous, leur dit l’inconnu d’une voix franche, je sais le nom de votre hôte et les vôtres. Il y a cinq jours que je suis instruit de votre détresse et de votre dévouement pour le vénérable abbé de …

– Chut ! dit naïvement la sœur Agathe en mettant un doigt sur ses lèvres.

En entendant ces paroles, le prêtre se dégagea de sa prison et reparut au milieu de la chambre.

– Je ne saurais croire, monsieur, dit-il à l’inconnu, que vous soyez un de nos persécuteurs, et je me fie à vous. Que voulez-vous de moi ?

La sainte confiance du prêtre, la noblesse répandue dans tous ses traits auraient désarmé des assassins. Le mystérieux personnage, qui était venu animer cette scène de mystère et de résignation, contempla un moment le groupe que formaient ces trois êtres ; et, prenant un ton de confidence, il s’adressa au prêtre en ces termes :

– Mon père, je venais vous supplier de célébrer une messe mortuaire pour le repos de l’âme … d’un… d’une personne dont le corps de reposera jamais dans la terre sainte, à ce que j’ai ouï dire.

Le prêtre frissonna involontairement ; les deux religieuses ne comprenant pas encore de qui l’inconnu voulait parler, restèrent le corps tendu, le visage tourné vers les deux interlocuteurs dans une attitude de curiosité.

L’ecclésiastique examina l’étranger. Une anxiété non équivoque était peinte sur sa figure, et ses regards exprimaient d’ardentes supplications.

– Eh bien ! répondit le prêtre, ce soir, à minuit, revenez, et je serai prêt à célébrer le seul service que nous puissions offrir en expiation du crime.

L’infortuné tressaillit, mais une satisfaction tout à la fois douce et grave parut triompher d’une douleur secrète, et, après avoir salué le prêtre et les deux saintes filles, il disparut en témoignant une sorte de reconnaissance muette qui fut comprise par ces trois âmes généreuses.

Environ deux heures après cette scène, l’inconnu revint ; et après avoir discrètement frappé à la porte, il fut introduit par Mlle de Charost. Elle le conduisit dans la seconde chambre de ce modeste réduit où tout avait été préparé pour la célébration du plus auguste des mystères.

Entre deux tuyaux de cheminée les deux religieuses avaient apporté la vieille commode vermoulue dont les contours antiques étaient ensevelis sous un devant d’autel de moire verte. Un grand crucifix d’ébène et d’ivoire, attaché sur un mur jaune, en faisait ressortir toute la nudité, et attirait nécessairement les regards. Quatre petits cierges fluets que les sœurs avaient réussi à fixer sur cet autel improvisé en les scellant dans la cire jaune qui s’était refroidie subitement, jetaient une lueur pâle et mal réfléchie par le mur.

Rien n’était moins pompeux, et cependant rien peut-être ne fut plus solennel que cette cérémonie lugubre. Un profond silence répandait une sorte de majesté sombre sur cette scène nocturne, et la grandeur de l’action contrastait si fortement avec la pauvreté des choses, qu’il en ressentait un sentiment d’effroi religieux.

De chaque côté de l’autel, les sœurs étaient agenouillées sur la tuile du plancher sans s’inquiéter de cette humidité mortelle. Elles priaient de concert avec le prêtre, qui, revêtu de ses habits sacerdotaux, disposait un calice d’or orné de pierres précieuses, vase sacré sauvé sans doute du pilage de l’abbaye de Chelles.

L’inconnu vint pieusement s’agenouiller près des deux religieuses. Mais, tout à coup, apercevant un crêpe au calice et au crucifix, car, n’ayant rien pour annoncer la distinction de cette messe funèbre, on avait mis Dieu même en deuil, il fut assailli d’un souvenir si cuisant que des gouttes de sueur se formèrent sur son large front.

Les quatre silencieux acteurs de cette pieuse scène allaient célébrer un obit sans le corps du défunt, intercéder auprès de Dieu pour un roi de France, et faire son convoi sans cercueil. C’était le plus pur de tous les dévouements, un acte étonnant de fidélité. Toute la monarchie était là dans les prières d’un prêtre, de deux pauvres filles, et peut-être aussi la Révolution était-elle représentée par cet homme dont la figure trahissait trop de remords pour ne pas croire qu’il accomplissait les vœux d’un immense repentir.

Au moment de prononcer les paroles latines : Intrïbo ad altare Dei, etc., le prêtre par une inspiration divine, regarda les trois assistants qui figuraient la France chrétienne et leur dit : « Nous allons entrer dans le sanctuaire de Dieu ! » A ces paroles, versées avec une onction pénétrante, une sainte frayeur saisit l’assistant et les deux religieuses. La ferveur de l’inconnu était vraie ; aussi le sentiment qui unissait ces quatre serviteurs de Dieu et du roi fut-il unanime. Il y eut un moment où les pleurs gagnèrent l’inconnu : ce fut au Pater noster.

Le prêtre y ajouta cette prière latine : Et remitte scelus regicidis sicut Ludovicus eis remisit ipse, – et pardonnez aux régicides comme Louis leur a pardonné lui-même.

[Demain : 3ème partie et fin]

Chouandecoeur

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