Il y a 233 ans, le 21 janvier 1793 : Décapitation du roi Louis XVI (3ème partie et fin)

Le prêtre y ajouta cette prière latine : Et remitte scelus regicidis sicut Ludovicus eis remisit ipse, – et pardonnez aux régicides comme Louis leur a pardonné lui-même.

Les deux religieuses virent deux grosses larmes tracer un chemin humide le long des joues mâles de l’inconnu et tomber sur le plancher. L’office des morts fit récité ensuite. Le Domine salvum fac Regem, chanté à voix basse, attendrit ces fidèles royalistes. Ils pensèrent que l’enfant-roi pour lequel ils suppliaient, en ce moment, le Très-Haut, était captif entre les mains de ses ennemis.

Quand le service funèbre fut terminé, le prêtre fit signe aux deux religieuses qui se retirèrent. Aussitôt qu’il se trouva seul avec l’inconnu, il alla vers lui d’un air doux et triste, puis il lui dit d’une voix paternelle :

– Monsieur, si vous avez trempé vos mains dans le sang du roi martyr, prenez confiance en mes paroles. Il n’est pas de faute qui, aux yeux de Dieu, ne soit effacée par un repentir aussi touchant que le vôtre paraît l’être.

Aux premiers mots prononcés par l’ecclésiastique, l’étranger laissa apercevoir un mouvement de terreur involontaire ; mais, reprenant une contenance calme et regardant avec assurance le prêtre étonné :

– Mon père, lui dit-il d’une voix visiblement altérée, nul n’est plus innocent que moi du sang versé hier.

– Je vous dois croire, dit le prêtre,

Il fit une pause pendant laquelle il tint les yeux fixés sur l’inconnu. Puis, persistant à le prendre pour un de ces peureux conventionnels qui livrèrent une tête inviolable et sacrée afin de conserver la leur, il reprit d’une voix grave :

– Songez, mon enfant, qu’il ne suffit pas pour être absous de pareil crime, de n’y avoir pas coopéré. Ceux qui, devant le défendre, ne l’ont pas défendu, auront un compte bien lourd devant le Roi des cieux.

– Vous croyez, demanda l’inconnu stupéfait, qu’une participation indirecte sera punie ?

– Oui.

– Le soldat qui a été commandé pour former la haie est-il donc coupable ?

– Non, dit le prêtre.

L’étranger prenant cette dernière réponse pour une solution favorable à ses doutes par lesquels il paraissait tourmenté, ne crut pas devoir insister davantage et dit au prêtre par manière d’acquit, mais dans une vive anxiété :

– Je rougirais de vous offrir un honoraire quelconque pour le service funèbre que vous venez de célébrer pour le repos de l’âme du roi. On ne peut payer une chose inestimable que par une offrande qui soit aussi hors de prix. Daignez donc accepter, monsieur, le don que je vous fais d’une sainte relique. Un jour viendra, peut-être, où vous en comprendrez la valeur.

En achevant ces mots, l’étranger présentait à l’ecclésiastique une petite boîte extrêmement légère. Le prêtre la prit involontairement pour ainsi dire, car la solennité des paroles de cet homme, le ton qu’il y mit, le respect avec lequel il tenait cette boîte l’avait plongé dans une profonde surprise.

Alors ils rentrèrent dans la pièce où les deux religieuses les attendaient.

– Vous êtes, leur dit l’inconnu, plus en sûreté dans cette maison qu’en aucun lieu de France. Restez-y. Des âmes pieuses veilleront à vos besoins, et vous pourrez attendre sans danger des jours moins mauvais… Dans un an, au 21 janvier (en prononçant ces derniers mots il ne put dissimuler un mouvement involontaire), si vous adoptez ce triste lieu pour asile, je reviendrai assister avec vous à la messe expiatoire…

Il n’acheva pas, il salua les habitants de cette pauvre demeure, jeta un dernier regard sur les symptômes qui déposaient de leur indigence, et il disparut.

Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l’intérêt d’un roman. Aussitôt, dès que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si solennellement fait par cet homme, la boîte fut placée par elles sur la table, et les trois figures trahirent une indescriptible curiosité.

Mlle de Charost y trouva un long mouchoir de batiste très fin. Il était souillé par quelques taches de sueur. Après l’avoir examiné tous trois à la lumière avec une attention scrupuleuse, ils y reconnurent de petits points presque noirs et clairsemés, comme si ce linge avait reçu des éclaboussures.

– C’est du sang, dit le prêtre d’une voix profonde.

Les deux sœurs laissèrent tomber la relique prétendue avec horreur !

Pour ces deux âmes naïves, le mystère dont s’enveloppait l’étranger devint inexplicable ; quant au prêtre, dès ce jour il ne tenta même pas de se l’expliquer.

Les trois prisonniers ne tardèrent pas à s’apercevoir, même au plus fort de la Terreur, qu’une main protectrice était étendue sur eux. D’abord ils reçurent du bois, des provisions, puis du linge et quelques vêtements pour n’être pas reconnus. Malgré la famine qui pesa sur Paris, ils trouvèrent à la porte de leur taudis des rations de pain blanc qui y était régulièrement apportées par des mains presqu’ invisibles et tout à fait inconnues.

Les nobles habitants du grenier ne pouvaient pas douter que leur protecteur ne fût le personnage qui était venu faire célébrer la messe expiatoire dans la nuit du 21 janvier 1793. Aussi, soir et matin, ils priaient pour son bonheur, pour sa prospérité et pour son salut. Ils en parlaient souvent, bien souvent, et ils se promettaient bien de lui offrir mille actions de grâce le soir où il reviendrait, selon sa promesse, célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI. Cette nuit, si impatiemment attendue, arriva enfin.

À minuit, le bruit des pas pesants de l’inconnu retentit dans le vieil escalier de bois. La chambre avait été préparée pour le recevoir. L’autel était dressé. Cette fois, les sœurs ouvrirent la porte d’avance et toutes deux s’empressèrent d’éclairer l’escalier. Mademoiselle de Charost descendit même quelques marches pour voir plus tôt son bienfaiteur.

– Venez, lui dit-elle d’une voix émue, venez, l’on vous attend.

L’homme leva la tête, jeta un regard sur la religieuse, et ne répondit pas. Elle sentit comme un vêtement de glace tomber sur elle, et garda le silence.

L’inconnu entra, et à son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les cœurs. Les trois pauvres reclus comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux ; ils se résignèrent. Il entendit la messe, pria et disparut, après avoir répondu par quelques mots de politesse, mais négative à l’invitation de partager une petite collation que Mlle de Charost avait préparée pour le recevoir.

Jusqu’à ce que le culte catholique eût été rétabli par le premier Consul, la messe expiatoire se célébra mystérieusement dans la pauvre demeure sise aux portes de la Villette. Quand les religieuses et l’abbé purent se monter sans crainte, ils ne revirent plus l’inconnu. Cet homme resta dans leur souvenir comme une énigme. Les deux sœurs, religieuses de haute naissance, trouvèrent bientôt des secours dans leur famille, dont quelques membres avaient été radiés de la liste des émigrés, et reprirent leurs habitudes monastiques ; elles racontèrent à leurs parents et à des amis leurs moyens d’existence pendant la Terreur, la main de Dieu sur elles et la messe expiatoire.

Le prêtre qui, par son origine, ses bons offices et son mérite, pouvait prétendre à un évêché, resta à Paris et y devint le directeur des consciences de plusieurs familles aristocratiques du faubourg Saint-Germain.

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Après le rétablissement du culte, la messe expiatoire du 21 janvier continua d’être célébrée, mais ostensiblement à Saint-Laurent, paroisse du fondateur : et son petit-fils, le dernier de sa race, H. Sanson, ancien exécuteur des hautes œuvres de la Cour de Paris, a positivement déclaré dans des Mémoires édités en 1863, qu’il accomplit, comme son père, le vœu formé par son aïeul, et que tant qu’il vivrait, la réparation solennelle des bourreaux ne manquera pas à l’expiation du régicide ; que la relique offerte par son aïeul au vénérable abbé X, était véritablement le mouchoir que Louis XVI tenait à la main en arrivant sur le lieu de son immolation ; qu’il avait dû s’en servir pendant le trajet pour essuyer sur son front la sueur de l’agonie, et que quelques gouttelettes de son noble sang avaient rejailli, au moment fatal, sur le fin tissus.

(Note extraite du Libérateur)
parue en fin de la troisième partie.

Chouandecoeur

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