Le mot de M. l’Aumônier : Bon vol, Très Saint Père, et merci d’être venu !


Voici que je viens comme un voleur.
Heureux celui qui veille et garde sur lui ses vêtements
pour ne pas aller nu en laissant voir sa honte.
(Ap 16, 15)

Il semble que ce Pape nous réconciliera avec bien des choses, à commencer par… l’avion ! Je vous avoue qu’avec François, je m’étais dit : « il faut que les papes arrêtent de prendre l’avion. Qu’on en revienne à l’usage d’accrocher la carrozza pontificale aux convois des Ferrovie dello Stato comme au temps de Pie XI » ; de qui, à vrai dire, il vaut mieux s’inspirer de la doctrine que de la politique : 1926 suscite invinciblement des centenaires glorieux et lamentables, pour le moins contrastés.

Pour en venir au voyage apostolique de Léon XIV en France, et sans nous épuiser ici par la lecture étudiée de ses discours et enseignements, il apparaît déjà dans les vols aller et retour, les journalistes dans le même avion, que le jeune garçon éploré et sans fard possède un vrai cœur de père, au regard perçant vis à vis des méchants, capable de s’exposer pour défendre sa famille, qu’il pense spontanément comme Pape, à l’échelle universelle.

Surprenante cordialité à l’aller, pour dire aux journalistes ses regrets partagés, de n’avoir pas pu effectuer le voyage de retour de Madrid son précédent voyage, dans le même avion qu’eux ; avant de les remercier pour la couverture médiatique qu’ils assureront : « … ce voyage en France, qui, comme vous le savez d’après le dossier de presse que vous avez déjà reçu, aborde un certain nombre de sujets très importants. Je me rends avant tout en France, comme partout ailleurs dans le monde, en tant que disciples de Jésus-Christ désireux de proclamer la paix, la paix du Christ, à travers le monde. »

Mais c’est surtout dans le vol retour que nous pouvons entrapercevoir son âme, ouverte dans une humilité confondante, l’agneau ne sait-il pas qu’il est au milieu des loups pour les traiter en amis ? encore resplendissante des grâces dont lui, Léon XIV vient d’être le ministre et sans doute, pouvons-nous le penser et oser le dire, le premier bénéficiaire. « Ces quatre jours ont littéralement été remplis de nombreuses bénédictions. Presque des miracles, dirais-je, en particulier lors de notre séjour à Lourdes… Il y a donc eu de nombreux signes, de nombreuses manifestations, de nombreux symboles tout au long de ces quatre jours. Et personnellement, je me suis vraiment senti béni d’avoir eu le privilège de me rendre en France pour encourager en particulier les jeunes qui, de toute évidence, sont en quête de quelque chose… Je suis très heureux de vous avoir eu à mes côtés lors de ce voyage, et si vous avez quelques questions.. »

Nous y voilà, première question, attachez vos ceintures si j’ose dire : comme il fallait s’y attendre, sur les abus sexuels ; lesquels faisaient pourtant l’objet d’une rencontre privée donc non publique et ne concernant en principe pas les journalistes (malgré une conférence de presse des victimes), pas mentionnée sur le site du Vatican,  à l’instar de la visite privée au Carmel de Lourdes, qui, si elle occupe une demie-ligne, ne conduit à aucun lien vers quelque discours ou déclaration. « Considérez-vous que les abus sexuels au sein de l’Église sont systémiques ? »

Réponse lumineuse du Souverain Pontife : « … lors de ma rencontre avec ces sept victimes, je leur ai demandé de m’aider également à exprimer aux autres victimes la volonté – la mienne et celle de l’Église- de les écouter et de les accompagner dans leur cheminement vers la guérison.. » ; avant d’oser repousser la qualification de systémique puisque « l’abus sexuel est avant tout un problème humain. » Et de reprendre ce qui était déjà au cœur de la réflexion de Benoît XVI dans une Lettre à l’Église d’Irlande, il y a plus de quinze ans après des révélations fracassantes ; continuant ainsi « Je leur ai expliqué comment l’Église, à certains égards, a été considérée comme responsable, mais aussi comment, de la même manière, l’Église joue, je pense, un rôle essentiel pour les aider à trouver la guérison ». Victoire de l’Amour sur toute sorte de mal, par la mise en œuvre de la grâce surnaturelle du Christ, dans l’offrande du sacrifice eucharistique expiatoire et le sacrement du pardon, qui est aussi un sacrement de guérison.

Surplomb aussi de la laïcité en France, avec ce passage sémantique touchant de la souveraine Église à l’humilité de ses personnels, au rang desquels il tient la première place, à moins que ce ne soit le retour au « nous » pontifical, ne rêvons pas tout éveillés : « … lorsque l’Église parle de la défense de la vie, lorsqu’elle aborde des questions de Doctrine sociale, nous n’entrons pas dans le domaine politique, nous appliquons l’Évangile à la vie des gens. » Or c’est bien là que le bât blesse en France : ceux qui transcrivent les réglementations étrangères pour leur donner l’apparence de lois françaises, savent-ils encore qu’elles atteignent finalement la vie des gens qui ne sont que les gens ? Les « gueux » comme ils disent d’eux-mêmes avec résignation, avant que ce ne soit avec colère. « Je dirai donc que, si c’est cela la politique, je l’ai fait, mais ce n’était pas pour m’impliquer dans la politique française. C’est pour enseigner ce que l’Église croit véritablement. »

De fait, Léon XIV sait très bien où il habite, et pour le coup, il n’hésite pas à reprendre des mots qui ne lui font pas peur : « Quel est le problème dans le système qui permet qu’une personne âgée, qui plus est en situation de handicap ou confrontée à des difficultés, soit pour ainsi dire chassée de chez elle ? » s’interroge-t-il en réponse à une question sur le problème du logement. « … un défi majeur pour lequel nous devons peut-être également exiger des dirigeants politiques et des autorités qu’ils cherchent une solution. Car ce phénomène prend manifestement de l’ampleur, et bien souvent, nous ne réagissons qu’au moment de la crise, alors que nous devons en réalité identifier la cause systémique de ce problème et déterminer comment y remédier. »

Pèlerin de la paix, il n’aboiera pas avec la meute comme on l’y incite insidieusement : « En vous adressant à l’Europe, vous avez également évoqué l’illusion du réarmement, mais vous avez également déclaré qu’il fallait avoir le courage de faire des renoncements et des sacrifices pour le bien supérieur de la paix. Le conflit en Europe oppose la Russie et l’Ukraine : que vouliez-vous dire lorsque vous avez évoqué ces sacrifices ? » Celui de vos enfants, pour ceux qui en ont ? La dégradation vertigineuse du niveau de vie en choc en retour des sanctions imposées à la Russie ? La destruction de nations entières ? L’anéantissement des populations sous couvert de démilitarisation.. par le réarmement ? La mission consisterait-elle surtout à prêcher la résignation et l’obéissance au chef en lui sacrifiant tout, vieille rengaine aux couplets sans fin toujours prête à remonter des profondeurs ?

Mettant en pratique ce qu’il avait indiqué d’une « paix désarmante » le 1er janvier 2026, le pape Léon met à nu l’adversaire en le désignant personnellement, et campe les antagonismes, jusqu’à mettre l’Église elle-même dans la balance : « … les dangers qui pèsent sur le monde d’aujourd’hui, y compris ceux émanant de certains dirigeants de pays qui recommencent à évoquer les armes nucléaires et des guerres de plus en plus destructrices.. cette gigantesque industrie militaire qui, depuis de nombreuses décennies déjà, et non depuis l’année dernière, ni même depuis cinq ans, ne cesse d’encourager les dépenses militaires. Une poignée de personnes s’enrichit énormément grâce à une industrie qui encourage la guerre.. Tout le monde cherche une voix capable de proposer un autre chemin, qui ne consiste pas à dépenser davantage en armement, ce qui ne fait qu’attiser toujours plus les tensions pouvant déboucher sur le déclenchement d’une nouvelle guerre, d’un nouveau conflit… invitant sans cesse les dirigeants, qu’ils soient de Russie, d’Ukraine ou d’autres pays, à venir, à s’asseoir, à dialoguer, à chercher comment résoudre les problèmes sans poursuivre ces guerres qui n’ont pas de sens.. Nous ne pouvons contraindre personne ; cela peut parfois sembler vain, mais nous continuerons à parler… » A moins d’être « suicidé » les pieds par terre, ou de tomber de la fenêtre de l’Angelus, suivi cinq minutes après de sa montre-bracelet, comme il y a quelques années le directeur des monts de piété à Sienne !

Mais le plus spectaculaire n’est pas le plus redoutable. Dans le prolongement de sa première Encyclique sur l’IA, on apprend que Léon XIV prend au sérieux les préoccupations soulevées par de nombreux experts, spécialistes de l’IA : « Je ne pense pas qu’il s’agisse de « fake news »… que l’IA n’atteigne pas un stade où elle pourrait détruire l’humanité ou écarter l’humanité du débat. Je suis relativement optimiste quant à la possibilité d’y parvenir. Je pense qu’il y a suffisamment de personnes qui s’y intéressent sérieusement et qui sont disposées à regarder au-delà des questions – encore une fois- de pouvoir, de savoir qui y parviendra en premier… »

Un « cocorico » pour finir, par fierté et en forme de réveil. Interrogé sur un éventuel voyage en Allemagne, le Saint-Père répond ceci : « J’ai bien reçu une invitation.. Vous avez évoqué le déclin de l’Église en Allemagne, ou la baisse des effectifs. On a dit la même chose de la France auparavant, et pourtant nous avons vu ce qui s’est passé ces quatre derniers jours… J’espère sincèrement – et j’espère que l’Église pourra également y contribuer – que nous trouverons les moyens de toucher la majorité des personnes de bonne volonté, qui comprendront à quel point leur engagement, y compris en termes de participation aux processus politiques, leur permettra de faire des choix clairs en faveur du bien commun, et non en faveur d’idées extrémistes qui pourraient causer bien plus de dégâts que nous ne le réalisons actuellement ».

Un dernier salut avec panache, Papa Prévost comme on dit en italien, n’a-t-il pas aussi du sang français dans les veines ? « Je vous remercie encore tous pour votre engagement et je tiens à profiter de cette occasion pour remercier toutes ces personnes qui œuvrent en coulisses, qui ne reçoivent pas les applaudissements que le Pape reçoit lorsqu’il passe… » Gageons qu’il y aura pour la France un avant et un après ce voyage apostolique, comme il y a eu pour Léon XIV un avant et un après Lourdes. Dieu soit béni pour son don ineffable.

L’Aumônier de la Charte de Fontevrault

La Vieille Poste, 1er octobre A.D. 2026
Fête de saint Rémi, dans le calendrier traditionnel,
Mémoire de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la sainte Face,
dans le calendrier actuel, patronne secondaire de la France

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